Connaître ses racines : simple curiosité ou vrai besoin psychologique ?

Publié par Sébastien Ginestière le

La généalogie et psychologie sont deux domaines qui se rejoignent lorsqu’il s’agit de comprendre ses racines, son histoire familiale et son identité.

Un avis reçu récemment m’a particulièrement touché :

“Ayant perdu mon père jeune, je n’ai pas eu le temps de prendre connaissance de mon arbre généalogique. Sébastien m’a appris beaucoup de choses sur mes racines européennes.”

Cette phrase résume une réalité que je rencontre souvent dans mon activité de généalogiste : rechercher ses ancêtres, ce n’est pas seulement remplir des cases dans un arbre.

C’est parfois reconstruire une transmission interrompue.

Quand un parent disparaît trop tôt, il ne laisse pas seulement une absence affective. Il peut aussi laisser un silence : des histoires non racontées, des origines mal connues, des visages oubliés, des branches familiales jamais transmises.

Dans ce contexte, la généalogie peut devenir une démarche profondément humaine : retrouver des repères, redonner une place aux générations précédentes et mieux comprendre l’histoire dans laquelle le s’inscrit.

La connaissance de l’histoire familiale et le sentiment d’identité

Plusieurs travaux en psychologie se sont intéressés au rôle des récits familiaux dans la construction de l’identité.

Les chercheurs Robyn Fivush et Marshall Duke ont notamment travaillé sur la transmission des histoires familiales à travers la “Do You Know?” Scale, un questionnaire qui mesure ce que les enfants et adolescents savent de l’histoire de leur famille. Leurs recherches indiquent que les adolescents connaissant davantage d’histoires sur leur passé familial présentent généralement un meilleur bien-être émotionnel et un sentiment d’identité plus construit.

Une étude publiée dans Psychotherapy: Theory, Research, Practice, Training rapporte également que la connaissance de l’histoire familiale est significativement corrélée à plusieurs indicateurs positifs : estime de soi plus élevée, locus de contrôle interne, meilleur fonctionnement familial et plus grande résilience.

Il faut toutefois rester précis : ces études montrent principalement des associations, pas une causalité simple et automatique. Autrement dit, le ne peut pas affirmer que “faire sa généalogie rend heureux” de manière mécanique. Mais le peut dire que la connaissance de son histoire familiale semble liée à des dimensions importantes du bien-être psychologique.

Les récits familiaux comme support de mémoire et d’appartenance

Une revue publiée dans Frontiers in Psychology souligne qu’un corpus croissant de recherches associe la connaissance intergénérationnelle de l’histoire familiale à la santé mentale et au bien-être. Les auteurs rappellent aussi que le partage des souvenirs familiaux participe à la construction des relations, de l’identité personnelle et du sentiment d’appartenance culturelle.

La généalogie ne consiste donc pas uniquement à retrouver des dates de naissance, des actes de mariage ou des lieux de décès.

Elle permet aussi de répondre à des questions plus profondes :

D’où je viens ?
Qui m’a précédé ?
Qu’est-ce qui m’a été transmis ?
Qu’est-ce que je veux conserver ?
Et parfois : qu’est-ce que je veux interrompre ?

Connaître ses racines peut donner une forme de continuité. Cela permet de replacer son histoire personnelle dans une histoire plus large, faite de migrations, de métiers, d’unions, de ruptures, d’épreuves, de choix et de transmissions.

Quand la généalogie apaise… mais peut aussi bousculer

Il serait cependant trop simple de présenter la généalogie comme une démarche uniquement positive.

Elle peut apaiser, relier, donner du sens.

Mais elle peut aussi bousculer.

Certaines découvertes peuvent réveiller des émotions fortes : secrets de famille, filiations inattendues, abandons, enfants non reconnus, migrations forcées, violences, ruptures ou événements tragiques.

Une étude publiée dans la revue Genealogy par Susan M. Moore s’est intéressée aux émotions difficiles ressenties par des personnes réalisant des recherches familiales. L’enquête, menée auprès de 775 généalogistes amateurs australiens, montre que près des deux tiers ont déjà ressenti des émotions fortes et pénibles telles que la colère, le choc ou la tristesse au cours de leurs recherches.

D’autres travaux, notamment sur les services de généalogie génétique et les tests ADN, montrent que la découverte de secrets familiaux peut avoir des conséquences profondes et complexes. L’étude de Guerrini et al. sur les services de recherche de parenté génétique directe au consommateur souligne que ces découvertes peuvent être positives pour certaines personnes, mais aussi émotionnellement déstabilisantes lorsqu’elles bouleversent le récit familial connu.

C’est pourquoi une démarche généalogique sérieuse ne se limite pas à “trouver des noms”. Elle demande parfois de la délicatesse, du recul et une capacité à accueillir ce que les archives révèlent — ou ne révèlent pas.

Retrouver ses racines après la perte précoce d’un parent

La perte d’un père ou d’une mère pendant l’enfance peut laisser une rupture particulière dans la transmission familiale.

L’enfant devenu adulte peut se poser des questions simples en apparence, mais très profondes :

Qui était vraiment mon père ?
Qui était ma mère avant d’être mon parent ?
De quelle famille venait-il ou venait-elle ?
Qu’aurait-on dû me transmettre si la vie en avait laissé le temps ?

Dans ces situations, la généalogie peut offrir une forme de réparation symbolique. Elle ne remplace évidemment pas la personne disparue. Elle ne supprime pas l’absence. Mais elle peut permettre de retrouver des traces, des visages, des lieux, des filiations, et parfois des fragments d’histoire qui redonnent de la cohérence.

La généalogie devient alors un travail de mémoire.

Non pas pour figer le passé, mais pour mieux comprendre la place qu’il occupe dans le présent.

Une démarche de mémoire, pas une thérapie automatique

Il est important de ne pas exagérer le rôle de la généalogie.

La généalogie n’est pas une thérapie au sens médical du terme. Elle ne remplace pas un accompagnement psychologique lorsque celui-ci est nécessaire.

Mais elle peut être un outil puissant de compréhension personnelle.

Elle peut aider à remettre du lien là où il y a eu du silence.
Elle peut redonner une continuité là où il y a eu une rupture.
Elle peut transformer des noms oubliés en personnes réinscrites dans une histoire.
Elle peut aussi permettre de transmettre à son tour, pour que les générations suivantes ne partent pas de rien.

Connaître ses racines ne change pas le passé.

Mais cela peut changer la manière dont le l’habite.


Sources et pistes de lecture

  • Duke, M. P., Lazarus, A., & Fivush, R. — Knowledge of family history as a clinically useful index of psychological well-being and prognosis. Les auteurs rapportent une corrélation entre connaissance de l’histoire familiale, estime de soi, locus de contrôle interne, fonctionnement familial et résilience.
  • Fivush, R. & Duke, M. — Travaux sur la “Do You Know?” Scale, questionnaire portant sur la connaissance des récits familiaux et son lien avec l’identité et le bien-être émotionnel.
  • Elias, A. et al. — The role of intergenerational family stories in mental health and wellbeing, Frontiers in Psychology, 2022. L’article souligne le rôle des récits intergénérationnels dans l’identité, l’appartenance culturelle et le bien-être.
  • Moore, S. M. — Family History Research and Distressing Emotions, Genealogy, 2023. L’étude montre que la recherche généalogique peut aussi provoquer des émotions difficiles comme la tristesse, le choc ou la colère.
  • Guerrini, C. J. et al. — Family secrets: Experiences and outcomes of participating in direct-to-consumer genetic relative-finder services, American Journal of Human Genetics, 2022. L’étude traite des conséquences des découvertes généalogiques liées aux tests ADN et aux secrets familiaux.

Categories: Psychologie